The Ascent of Humanity by Charles Eisenstein

The Age of Separation, the Age of Reunion, and the convergence of crises that is birthing the transition

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1.5 De l’affluence à l’anxiété

Il doit être séparé du passé... parce qu’il lui est nécessaire de croire qu’il est mieux que ses ancêtres et que son niveau moyen de confort s’accroît constamment.

--George Orwell, 1984

Nous sommes si convaincus que l’ennui est l’état par défaut de l’existence humaine que lorsqu’on nous demande de le définir, la plupart des gens disent « l’ennui c’est lorsqu’on n’a rien à faire ». Que cet état soit désagréable n’est certainement pas une nécessité logique. Les peuples pré-modernes ainsi que les animaux semblent parfaitement à l’aise avec l’inactivité. Cette simple observation remet en question l’un des dogmes fondamentaux posés par l’explication conventionnelle de l’histoire de la technologie, ce que Stephen Buhner nomme la « Théorie de l’anxiété ». Dans les grandes lignes, ce concept propose que le progrès technologique des humains est mû par la lutte pour la survie, que ce combat, cette existence précaire, s’expriment dans la physiologie et la psychologie humaines sous forme d’anxiété atténuée par la création de meilleurs moyens de survie. L’Anxiété serait donc notre façon de traduire les menaces à notre survie en action, afin de les atténuer. Nous pouvons redéfinir la théorie de l’anxiété comme suit : 1) la vie est dangereuse et la survie difficile; 2) cet état de choses nous rend anxieux; 3) ce sentiment désagréable nous pousse à contrôler les circonstances dangereuses/difficiles, par exemple par la technologie; 4) maintenant, nous nous sentons moins anxieux.

Au niveau individuel, la théorie de l’anxiété prétend expliquer l’ennui de la façon suivante : Nous ne pouvons nous permettre de rester assis à ne rien faire. Si la vie est une compétition pour la survie, alors nos gènes devraient nous pousser à utiliser chaque moment afin d’augmenter nos chances de survie et de reproduction. Rester assis et ne rien faire va à l’encontre de notre programmation génétique, ce qui génère un sentiment d’inconfort qui nous force à faire quelque chose de productif. Il est vrai que c’est ce que plusieurs personnes ressentent dans les moments d’inactivité ou lorsqu’elles tentent de méditer : un malaise qui dit « je devrais être en train de faire quelque chose ». Cette compulsion culturelle est si forte que même des pratiques spirituelles telles que la méditation et la prière sont converties en quelque chose d’autre à faire, des moments hypothéqués au bénéfice du travail d’amélioration de la vie.

La théorie sur l’anxiété est-elle valable? Si vous posez la question au hasard sur la rue, vous verrez que la plupart des gens vous diront qu’ils préféreraient revenir à une vie primitive antérieure à la technologie. Nous assumons que la vie primitive était inconfortable, une incessante lutte pour la survie. Cette hypothèse fonde notre croyance culturelle qui nous laisse croire que la technologie nous a sauvés des caprices de la nature et permis de développer nos potentialités supérieures. Voilà, décrite en quelques mots, l’ascension de l’humanité.

La difficulté principale de ce point de vue est que la vie à l’âge de pierre n’était pas nécessairement « mauvaise, brutale et courte ». L’étude ethnographique des chasseurs- cueilleurs de l’âge de pierre et des sociétés agraires postmodernes suggère plutôt que ces peuples primitifs, loin d’être poussés par l’anxiété, vivaient relativement des vies de loisir et de richesse. Un exemple souvent cité est celui des !Kung habitant le désert du Kalahari dans le sud de l’Afrique, qui ont été étudiés par l’anthropologue Richard Lee. Il a vécu avec eux quatre semaines durant, et a monté un registre de leurs activités. Il calcula qu’en moyenne environ 20 heures d’activités par semaine étaient consacrées à leur subsistance. Ce chiffre fut subséquemment confirmé par d’autres chercheurs dans la même région. Dans un des climats les plus difficiles au monde, les !Kung jouissaient d’une vie tranquille avec un apport nutritionnel élevé. On peut le comparer à notre horaire moderne typique de quarante heures de travail par semaine. Si nous y ajoutons le transport, l’épicerie, les tâches domestiques, la préparation des repas et ainsi de suite, l’américain moyen passe environ quatre-vingt heures par semaine à autre chose que les loisirs, les repas et le sommeil. Chez les !Kung on en compte quarante, incluant les activités essentielles comme la fabrication des outils et des vêtements.

D’autres études ainsi que le bon sens, suggèrent que les !Kung ne sont pas exceptionnels. Dans d’autres sphères, la vie devait être encore plus facile. En plus, ces vingt heures passées à des activités de subsistance n’étaient en aucune façon difficiles ou exténuantes. Pour les hommes, la plupart de ces heures étaient passées à chasser, quelque chose que nous faisons en tant que loisir, tandis que la cueillette était une occasion de plaisanter et entrecoupée de nombreuses pauses.

Les petits agriculteurs primitifs jouissaient du même rythme lent de la vie. Pensons à la description faite par Helena Norberg-Hodge du Ladakh pré-moderne, une région de la portion indienne du plateau tibétain. Malgré une saison agricole de seulement quatre mois, la population jouissait régulièrement de surplus de production, de fréquents et longs festivals et célébrations, et de beaucoup de temps libre (surtout en hiver alors que le travail des champs était presque inexistant). Et tout cela malgré un climat difficile et l’énorme population de moines bouddhistes habitant les nombreux monastères ! Plus éloquent que toutes les statistiques, le documentaire de Norberg-Hodge intitulé Ancient Futures, communique un sentiment du rythme paisible de la vie dans cette culture; les villageois discutent ou chantent lorsqu’ils travaillent, prenant souvent de longues pauses même au temps le plus occupé de la saison. Comme dit le narrateur, « le travail et le loisir sont un ».

Vivant dans un monde appauvri, il est difficile de s’imaginer son abondance originelle : les descriptions faites par les premiers européens de l’opulence du continent sont presque incroyables. Encore et encore nous entendons parler de « forêts luxuriantes, remplies de cerfs, de lièvres et de volailles en prodigieuse abondance », d’îles « complètement recouvertes d’oiseaux y bâtissant leur nid, tel un champs couvert d’herbe », de « rivières si pleine de saumons qu’il est difficile de dormir la nuit si fort est le bruit qu’ils produisent » …Ils décrivent des rivières si remplies de poissons qu’ils « pouvaient les saisir sans filet, avec de simples paniers déposés dans le courant ».

Toute cette abondance et plus encore – des troupeaux de Colombes voyageuses et de courlis Eskimo (tous deux éteints) qui noircissaient le ciel des jours durant – constituaient le monde originel des habitants de ce continent. Combien difficile pouvait être la vie ? Remarquez également que cette abondance existait malgré le fait que des humains habitaient ce continent depuis au moins 12,000 ans. Ce n’est pas comme si les amérindiens n’avaient pas eu le temps d’épuiser ses ressources. Nous ne pouvons conclure que leur attitude d’abondance gratuite était la conséquence temporaire d’une période favorable; leur relation avec la nature préservait et soutenait cette abondance.

L’attitude généralement décontractée et nonchalante du chasseur-cueilleur envers sa subsistance est plus significative que le temps passé à la réunir. Voici la description du Marshall Sahlins :

« (Le chasseur) adopte une insouciance éduquée qui s’exprime à travers deux inclinations économiques complémentaires. La première, la prodigalité : la propension à dévorer toute la nourriture disponible dans le camp, même en période difficile, « comme si », disait Lillian des Montagnais « les proies qu’ils devaient chasser étaient prisonnières dans un enclos ». Basedow a écrit des natifs australiens « leur devise pourrait être traduite par « tant qu’il y en a suffisamment pour aujourd’hui, ne te soucie jamais de demain ». De cette manière un aborigène a cette tendance à consommer toutes ses provisions en un festin, plutôt qu’en un repas modeste maintenant et un autre et un autre ».

«. . . . La seconde tendance complémentaire n’est que l’aspect négatif de la prodigalité : l’incapacité de conserver les surplus, de préserver la nourriture. Chez plusieurs cueilleurs et chasseurs, on ne peut démontrer qu’il s’agissait d’une incapacité technique et il n’est pas certain qu’ils n’en connaissaient pas la possibilité. On doit plutôt examiner ce qui, dans leur situation, les empêchaient d’essayer. Gusinde a posé la question chez les Yahgan et a obtenu pour réponse le même optimisme. L’entreposage serait « superflu » parce que l’année durant et avec une générosité presque sans limite, la nature met une grande variété d’animaux à la disposition de l’homme. Un orage ou un accident privera une famille de nourriture tout au plus pour quelques jours. Généralement personne n’a à penser au danger de la famine et tout le monde trouve presque partout ce dont il a besoin en abondance. Pourquoi alors s’inquiéter de la nourriture pour demain… Fondamentalement, nos Fuegians savent qu’ils n’ont pas à se préoccuper de l’avenir, c’est pourquoi ils n’accumulent pas de réserves. En tout temps ils peuvent anticiper le lendemain sans soucis… ».

Il est significatif d’entendre les aborigènes se référer à la nourriture comme un « cadeau » de la terre ou de la mer. Pour nous les modernes c’est une charmante métaphore; pour les peuples pré-agraires, la providence de la terre était une réalité vivante. Elle fournit tout ce qui est nécessaire – les plantes poussent, les animaux naissent – sans la nécessité de planification ou d’effort humain. Nous n’avons pas à mériter un cadeau. Concevoir la vie comme un cadeau dénote une attitude d’abondance et incite à la gratitude. C’est seulement avec l’agriculture que les cadeaux de la terre sont devenus des objets d’échange, en premier lieu en échange du travail aux récoltes puis, éventuellement, des objets de commerce, ce qui contraste avec la mentalité de don qui correspond à la nonchalance du chasseur-cueilleur, ce qui est raisonnable lorsque les nécessités de la vie sont données et non extraites.

Peut-être est-il encore possible de sauver la théorie de l’anxiété – mais que dire de la maladie? Lorsque je demande à mes étudiants d’identifier l’accomplissement le plus précieux de la technologie moderne, ils pointent invariablement vers la médecine qui, selon eux, nous a apporté un niveau de santé, de sécurité et de longévité sans précédent dans l’histoire. Par contre, un tel point de vue oublie de reconnaître la puissance et la sophistication de la médecine traditionnelle des plantes qui guérissaient les blessures et maladies communes en ces temps-là. Ce point de vue doit également tenir compte des observations de Weston Price, un dentiste américain du début du vingtième siècle. Sa curiosité portait sur le déclin de la santé dentaire qu’il avait observé au cours de ses longues années de pratique. Il émit l’hypothèse que l’augmentation rapide de la carie dentaire, de dentitions incomplètes et d’une gamme d’autres maladies qui étaient auparavant rares, avaient rapport avec notre alimentation.

Price quitta sa profession pour voyager dans tous les coins de la planète où des gens vivaient sans nourriture moderne. Toutes les sociétés qu’il visita ne vivaient pas à l’âge de pierre mais elles étaient considérées primitives selon nos normes. Il alla dans des villages éloignés accessibles seulement à dos de mule en Suisse et dans les îles éloignées de l’Écosse; il vécut avec les Massaï en Afrique, les Inuit en Alaska, les Aborigènes d’Australie et les Polynésiens du Pacifique. Dans tous ces endroits, il ne trouva presqu’aucune carie, pas d’obésité, de maladie coronarienne, ni de cancer. Il observa plutôt une endurance physique admirable, des accouchements faciles et des dentitions comptant 32 dents. La diète était différente à chaque endroit mais il y avait un lieu commun : les gens mangeaient très peu d’hydrates de carbone raffinés, beaucoup d’aliments naturels fermentés et une quantité substantielle de gras et d’abats. Leur consommation de vitamines était plusieurs fois plus élevée que la norme actuelle. L’étude de Price supporte la prétention qu’à certains égards les primitifs jouissaient d’une meilleure santé qu’aujourd’hui, sans la médecine moderne qui, croyons-nous, nous garde en santé.

Loin de moi l’idée d’idéaliser la vie d’avant la technologie moderne. Nous étions définitivement plus soumis aux éléments : la chaleur, le froid, la pluie et le vent. Au Ladakh les gens subissaient les rigueurs de l’hiver. Pour les !Kungs, à certaines époques de l’année la nourriture était plus rare, et les gens perdaient quelques livres en saison sèche. Quelques fois les gens souffraient de la faim. Bien que les maladies infectieuses et les maladies dégénératives aient été rares avant que n’augmente la concentration de la population et l’apparition de la nourriture industrielle, d’autres menaces existaient. Parfois un enfant était tué par un lion ou une hyène. Chez les !Kungs, un peuple pacifique et accueillant, on voyait des homicides occasionnels, habituellement déclenchés par la jalousie, ce qui menait parfois à des querelles sanglantes pouvant s’échelonner sur des décennies.

Dans d’autres parties du globe, les tribus de chasseurs-cueilleurs guerroyaient constamment, avec des poussées de violence abominable – tout au moins c’est ce qu’on affirme. Les plus connues sont les tribus de Nouvelle-Guinée, reconnues pour leur taux de mortalité d’adulte mâle causée par la violence de 20 à 30%, et les indiens Yanomamo de l’Amazonie, immortalisés par Napoléon Chagnon dans son livre intitulé Yanomamo: The Fierce People (Yanomamo : le peuple féroce). Chagnon prétend que ces « ancêtres vivants » étaient dans un état de guerre perpétuelle où près de 44% des mâles adultes tuaient. Certains disent que ces chiffres sont grandement exagérés. Tout est en jeu : peut-être que la violence est encodée dans nos gènes. Le mentor de Chagnon, le généticien James Neel, pensait que « la culture moderne, avec ses inventions qui soutiennent les faibles, était ‘dysgénique’. Elle s’était trop éloignée de la structure originale de la population humaine : de petits groupes tribaux relativement isolés où les hommes se disputaient violemment les uns les autres pour l’accès aux femmes. Dans ces sociétés, pensait Neel, les meilleurs combattants avaient plus de femmes et d’enfants et transféraient leur ‘index génétique d’habiletés’ à la prochaine génération, menant à une amélioration continuelle de la qualité du bassin de gènes. ».

Avons-nous émergé d’un passé de violence et de peur, comme le pensait Thomas Hobbe? De quelle autre manière pouvons-nous interpréter la nature guerrière de tant de primitifs? Notre espèce est-elle vouée à la guerre perpétuelle jusqu’à ce qu’à travers la culture, nous dépassions notre programme génétique de mâle dominants démoniaques?

En fait, comme cela se produit souvent, la violence rencontrée par Chagnon est en grande partie le résultat de perturbations initiées par le contact avec les occidentaux et, ironiquement, par sa propre présence. Le journaliste Patrick Tierney écrit : « Kenneth Good, qui travaillait avec Chagnon durant sa recherche pour le doctorat, a vécu 12 ans parmi les Yanomami – plus longtemps que tout autre anthropologue américain. Good qualifie Chagnon d’anthropologue du dimanche qui entre dans un village les bras chargés de machettes dans le but d’acheter la coopération pour ses recherches. Malheureusement, il crée la confusion et la division partout où il passe ». Thierney poursuit :

« En 1995, Brian Ferguson, un anthropologue à l’Université de Rutgers, a publié un livre intitulé Yanomami Warfare : A Political History (La guerre chez les Yanomami, une histoire politique), qui défiait les théories sociobiologiques tirées du livre Yanomamo : le peuple féroce et autres études faites par Chagnon. Ferguson, dont le livre analyse des centaines d’autres sources, écrivit que la plupart des guerres documentées des Yanomami étaient causées par une intervention extérieure, particulièrement par l’introduction de biens en métal et de nouvelles maladies. Il a remarqué que les haches ainsi que les machettes étaient devenues très prisées par les Yanomami comme outils agricoles et objets de négoce. Dans son récit, les missionnaires évangéliques qui sont arrivés dans le territoire des Yanomami dans les années cinquante, ont par mégarde plongé la région dans la guerre alors qu’ils distribuaient des haches et machettes afin de gagner des conversions. Au fil du temps, certaines missions sont devenues des havres de stabilité et des centres de distribution de médicaments très nécessaires. Les études de Chagnon portant sur le taux de mortalité chez les Yanomami l’amenèrent d’un village à l’autre, où il distribuait des outils en métal afin de persuader les gens à lui livrer les noms des morts dans leur famille – une violation des tabous tribaux… ces méthodes ont déstabilisé la région et ont en fait promu le type de guerre que Chagnon a attribué à la férocité des Yanomami.

Cet exemple peut être extrême mais le principe est clair. Il est très difficile de savoir ce qu’était une société avant le « contact ». Typiquement, les effets de la technologie occidentale, les virus et le commerce précèdent les anthropologues même dans les régions les plus reculées, précipitant une dislocation sociale. On constate le même phénomène chez les animaux. Comme le montre Margaret Power dans ses études sur les primates, l’attitude meurtrière chez les chimpanzés sauvages qu’on cite pour preuve de notre nature agressive, apparaît seulement dans les populations perturbées (les seules à strictement parler qui sont accessibles aux chercheurs). En particulier les méthodes utilisées par les chercheurs réduisent la mobilité et génèrent des conflits.

Lorsque nous observons la nature guerrière des primates et des primitifs, peut-être ne percevons-nous que notre propre ombre. Le débat concernant notre sauvagerie, qui fait toujours rage aujourd’hui, remonte au moins au « noble sauvage » de Rousseau versus l’état « bestial, terrible et irréfléchi » de la nature de Hobbe. Je laisse la réponse aux anthropologues mais une chose est certaine, la mort naturelle ou causée par les humains était omniprésente dans les temps primitifs. La mort et l’inconfort sont moins visibles de nos jours mais cela ne signifie pas que nous les ayons vaincus. On les a simplement cachés. Peut-être que, même si Hobbe avait raison, notre ascension est-elle une illusion.

La nature peut aussi être cruelle, du moins selon notre perspective actuelle. Que dire de ces millions de têtards dévorés par des poissons avant même d’avoir pu jouir d’être une grenouille? La plupart des animaux ont des prédateurs naturels, à l’exception de quelques carnivores au sommet de la chaîne et les plus gros herbivores qui ont à faire face à leur propre type d’incertitude. Le Programme Technologique mis à part, la vie à tous les niveaux est incertaine. Mais d’une manière ou d’une autre, le reste du royaume des animaux ne semble pas assailli d’anxiété. Les animaux passent beaucoup de temps au toilettage, à jouer, et à flâner. Les oiseaux ont-ils besoin de passer autant de temps à chanter pour s’accoupler et établir leur territoire? Même les abeilles qui sont perpétuellement occupées passent beaucoup de temps dans la ruche apparemment à ne rien faire.

Il n’est pas naturel d’être continuellement dans un état d’anxiété. Notre psychologie n’est pas constituée pour gérer une stimulation constante du système nerveux sympathique et ses hormones de stress. Nous pouvons à l’occasion tolérer des situations d’urgence mais notre évolution nous a conçus pour vivre principalement dans des conditions de détente et de loisir. Plusieurs de nos fonctions physiologiques telles la digestion, la production de tissus, et l’immunité, fonctionnent uniquement lorsque nous sommes détendus. Le stress que nous considérons normal interfère avec ces fonctions et nuit à notre santé.

Une dernière indication démontrant que l’anxiété n’est pas l’état naturel de l’existence humaine, est le manque relatif d’anxiété chez les cultures qui, sans être primitives, ne sont pas entièrement intégrées dans le modèle social occidental. Allez dans n’importe quel pays du tiers-monde et vous découvrirez qu’en l’absence de guerre ou de conflit civil, les gens sont généralement beaucoup plus calmes, moins anxieux et moins compétitifs qu’ici. Tout le monde sait qu’au Mexique tout se fait mañana. À Taïwan (où la modernité est apparue si rapidement que la présence de l’ancienne société agraire est toujours palpable chez les vieilles personnes qui vivent coude à coude avec la jeune culture du téléphone cellulaire et du fast-food), les traces de l’existence d’un rythme de vie plus lent sont encore visibles. Les célébrations du jour de l’an Chinois durent maintenant de trois à cinq jours alors qu’à l’époque elles s’étendaient sur une période de deux semaines entières. D’autres festivals avaient des durées similaires et requéraient de longues préparations pour les costumes et les plats qu’on achète aujourd’hui simplement au magasin. Et chaque jour une longue sieste divisait la journée de travail.

Que ce soit à Taiwan ou ailleurs, le rythme de la vie dans les coins plus traditionnels du pays – le sud des États-Unis par exemple – est beaucoup plus tranquille, plus lent, avec moins de pression. Si nous extrapolons à partir du passé, nous pouvons croire que ceci représente l’état naturel de l’existence humaine, et non l’anxiété. Écoutez cette description de l’attitude d’un groupe de chasseurs-cueilleurs Sud Américains vis-à-vis le travail : « Au grand désarroi des fermiers européens qui les emploie, les Yamana sont incapables d’accomplir une longue journée de dur labeur. Ils travaillent plutôt par à coups et durant ces efforts occasionnels, ils peuvent déployer une énergie considérable pour un certain temps. Après cet effort, par contre, ils ont besoin d’une longue période indéterminée de repos pendant laquelle ils s’allongent pour ne rien faire, sans toutefois démontrer une grande fatigue... il est évident que cette irrégularité est cause de désespoir chez les employeurs européens, mais l’indien ne peut s’en empêcher. C’est sa disposition naturelle ».

On peut éviter une interprétation raciste de ce passage en reconnaissant qu’il est fort possible que ce soit aussi notre disposition naturelle. « Ils travaillent plutôt par à coups… ». Cette description ne s’applique-t-elle pas également à un enfant? Cher lecteur, avez-vous quelques fois l’envie de vous « reposer » même si vous n’êtes pas vraiment fatigué? Que notre manière de faire contredise notre « disposition naturelle » démontre le pouvoir de notre endoctrinement. On nous a convaincus que nous ne pouvions pas vivre comme cela, nous nous conditionnons donc ainsi que nos enfants, à nier notre « condition naturelle » et à travailler fort. Tout comme la technologie vise à améliorer la nature, la culture cherche à améliorer la nature humaine.

La négation de l’abondance de l’Âge de pierre est idéologiquement nécessaire sans quoi le mythe de l’ascension perdrait son fondement. La perception Hobbéenne de l’état de la nature bestial, terrible et irréfléchi – motive et justifie le Programme Technologique. Il est implicite dans le mythe du progrès et l’idéologie de l’ascension. C’est pourquoi plusieurs membres du camp opposé, qui affirment l’abondance de l’Âge de pierre, voient la technologie et la culture comme une longue série de bévues, une chute, une déchéance. Un autre point de vue s’offre à nous. Peut-être que ces siècles d’accumulation de technologies et de culture ne visent ni la minimisation de la souffrance ni l’achèvement du contrôle, mais plutôt un objectif complètement différent qu’il nous reste encore à découvrir.

Une autre raison pour laquelle nous présumons que la vie dans le passé était une bataille pour la survie, dominée par l’anxiété, est que nous projetons sur le passé notre propre expérience. Comme le souligne Stephen Buhner, nous serions tous très anxieux et aurions à nous battre pour survivre si nous étions soudainement jetés dans des conditions primitives. Il y a un aspect plus profond à notre projection : nous croyons que l’anxiété dominait leur vie parce qu’elle domine la nôtre. C’est nous qui ressentons que la vie est une combat pour la survie et non eux. Pensez à notre paradigme économique. Alors que la coopération était la règle dans les sociétés primitives, c’est la compétition qui est la nôtre. Plus pour vous signifie moins pour moi. Je dois délimiter mon territoire et protéger mes intérêts. Même l’éducation est fondée sur la compétition pour la meilleure note (ce qui est implicitement associé à la réussite dans la vie; i.e. la survie). Notre ontologie de même que notre économie nous mettent en compétition les uns avec les autres, engendrant ainsi l’anxiété. La meilleure façon de reconnaître le rôle puissant que joue l’anxiété dans nos vies, est d’examiner les émotions et considérations qui déterminent nos principaux choix de vie au niveau personnel.

À chaque session à Pen State, je fais un sondage auprès de mes étudiants et leur demande de compléter la phrase suivante : Je suis à Pen State… « (a) pour obtenir un diplôme et trouver un bon emploi; (b) parce que mes parents le souhaitent et je ne veux pas les décevoir; (c) je ne sais pas, le collège suit le secondaire; (d) parce que c’est l’endroit où je peux satisfaire ma soif de connaissance ». Immanquablement, de 70 à 90% des étudiants choisissent (a), alors que (b) et (c) obtiennent de 5 à10% des réponses, et (d) en moyenne 2 à 5%. En d’autres mots la plupart des étudiants sont à Pen State parce qu’ils sentent qu’ils doivent y être – doivent y être afin d’obtenir un diplôme, ce qui veut dire un bon emploi et de l’argent. Il en faut pour les nécessités de la survie : manger, un abri et des vêtements. « Si je comprends bien » leur dis-je « vous vous trouvez ici en grande partie à cause de l’anxiété causée par le besoin de survivre. En passant, c’est une belle journée aujourd’hui, pourquoi ne pas passer l’après-midi à jouer au Frisbee? Pourquoi ne pas aller discuter avec vos amis? Pourquoi ne pas aller jouer de la guitare sur la pelouse de l’école? Est-ce parce que vous aimez tellement vos classes et les études que vous ne pouvez vous en passer? Vous êtes jeunes, pourquoi ne pas voyager? ». C’est parce qu’ils sentent qu’ils ne peuvent pas « se le permettre ». Ce n’est pas pratique, et cela nuirait en quelque sorte à leur capacité d’atteindre la sécurité financière. Tout cela est essentiellement la rationalisation d’une crainte et d’une culpabilité sous-jacentes qui imprègnent chaque moment de loisirs. Je donné un travail à une classe leur demandant de rentrer à la maison et de ne strictement rien faire pendant 15 minutes. Un étudiant a écrit « durant ces quinze minutes, je n’ai cessé de penser à ce que j’aurais pu accomplir pendant ce temps ». C’est une réponse typique.

Parce que dans notre culture, la survie est intimement liée à l’argent, le commentaire « je ne peux me permettre » nous donne une idée du niveau d’anxiété qui sous-tend une importante partie de nos décisions, les grandes comme les petites. Ce commentaire ne concerne pas seulement l’achat de biens, il parle de la conversion en actifs de l’ensemble de la vie. À mesure que s’accroît la monétisation de l’ensemble des activités humaines, l’anxiété devient plus envahissante à cause du sentiment de rareté et de compétition qu’éveille en nous le système monétaire. Faire un choix à partir de ce qu’on peut se permettre est choisir à partir d’une position de manque. Les mécanismes de l’argent fondé sur l’intérêt, que je décris au chapitre quatre, engendre un manque perpétuel.

C’est parce que l’anxiété est si omniprésente dans nos vies que nous la projetons sur la vie des primitifs; nous présumons qu’eux aussi étaient motivés par l’anxiété.

Nous projetons également notre anxiété sur la biologie lorsque nous concevons fondamentalement cette dernière comme une compétition poussée par les impératifs de survie et de reproduction. La théorie de l’anxiété est essentiellement une adaptation du darwinisme appliquée au développement technologique humain. Les gènes de n’importe quel organisme le programmeront pour faire tout ce qui est nécessaire afin d’éliminer les menaces à sa survie; tout gène qui ne suit pas cet impératif serait nécessairement éliminé de l’ADN. L’anxiété est l’un de ces programmes (la terreur en est une autre). Le progrès technologique est alors reconnu comme étant une expression du combat darwinien pour la survie.

Comme en économie, la biologie postule des acteurs autonomes, i.e. les gènes, qui visent à maximiser leur propre intérêt, c’est-à-dire les moyens de survivre et de se reproduire. Notre compréhension de la biologie (de la vie) et en particulier du progrès en biologie, c'est-à-dire de l’évolution, est fondée sur la compétition pour la survie. Il n’est pas surprenant que nous considérions la vie humaine et son progrès dans les mêmes termes. L’anxiété qui définit tant la vie moderne fait partie de notre conception de ce qu’est le vivant et de ce qu’est l’être humain.

Voir le monde en termes de combat pour la survie est tissé dans notre conception du monde à un niveau beaucoup plus profond que le darwinisme. En fait notre paradigme scientifique ne peut admettre aucune autre alternative. La compétition est implicite dans la conception même de soi en tant qu’individu distinct et séparé de son environnement et des autres êtres. Cette conception a atteint son stade de développement complet avec Descartes – qui a identifié le moi en tant que centre distinct de conscience, une âme immatérielle séparée de la réalité matérielle – et avec Francis Bacon qui a énoncé l’idéal d’objectivité scientifique et l’indépendance de l’observateur par rapport à la réalité factuelle. Le fondement de la science exige la séparation. Lorsque la définition de soi (et plus généralement de tout organisme) est exclusive et distincte, toute interdépendance est contingente selon les circonstances et peut, en principe être éliminée. C’est l’indépendance ou la sécurité de ne pas dépendre des autres. Les êtres sont donc mis en compétition les uns avec les autres, parce que plus pour vous égale moins pour moi.

La notion que la vie est insensée et purement aléatoire est un aspect important du darwinisme, conforme à notre idéologie scientifique, et constitue une autre source d’anxiété. Le darwinisme représente une vaillante tentative pour réconcilier l’ordre et la spontanéité de la vie avec les lois mécaniques et déterministes de la physique classique. Pour reprendre les mots de Richard Dawkins, l’un des plus éloquents interprètes du darwinisme, « l’univers que nous observons présente exactement les propriétés auxquelles nous nous attendions, comme s’il n’avait en fin de compte aucun plan, aucun but, ni mal ni bien, rien d’autre qu’une impitoyable indifférence ».

La compréhension classique d’un univers dans lequel tout est composé d’atomes et de vide, donne naissance à un niveau plus élevé d’anxiété, un niveau que le lecteur a peut être senti en lisant la citation de Darwin ci-haut. Pour citer Robert Lenoble, « c’est l’anxiété de l’homme moderne » qui provient de la reconnaissance que nous sommes également plus ou moins faits d’atomes et de vide, comme tous les autres objets de l’univers. Peut-être que sous cet êtreté arbitrairement discrète auquel nous nous identifions, se cache une sorte de panique existentielle, un doute que possiblement, à un niveau fondamental, nous n’existons pas. Dans les lois déterministes, impersonnelles, et froides de la physique, se trouve l’aliénation de l’esprit humain, le sentiment que quelque chose est oublié.

On cite souvent Sigmund Freud lorsqu’il a affirmé “ L’objectif de la psychanalyse est de convertir la misère névrotique en épreuve normale ». En fait cette phrase fut prise hors contexte et mal citée. Que cette erreur perdure et soit répétée démontre l’impossibilité de trouver le vrai bonheur à l’intérieur de notre vision actuelle du monde. Nous pouvons nous distraire de la misère que confèrent une vie absurde, le vide et la perte de sens, mais on ne peut y échapper.

L’anxiété et l’ennui proviennent de sources communes. La technologie nous a éloignés les uns des autres, de la nature et de nous-mêmes, nous infligeant la blessure intérieure de la séparation. Deuxièmement, la définition de soi en tant qu’entité fondamentalement séparée des autres et de notre environnement, contribue à notre solitude psychologique. Troisièmement, la vision compétitive du monde inséparable de l’édifice de la science, introduit l’incertitude dans le tissu même de la vie qui devient une compétition pour la survie. Finalement, la croyance que l’univers au niveau le plus fondamental est constitué de particules atomiques interagissant selon des forces impersonnelles, crée une insécurité existentielle, une aliénation du vivant, du plan spirituel du monde et de soi que nous ressentons intuitivement.

Notre société est fondée sur la compétition et l’anxiété en partie parce qu’elles sont implicites dans notre compréhension de l’univers. Forger une nouvelle psychologie, et collectivement une nouvelle société qui ne soit pas rongée par l’anxiété, exigera une nouvelle conception de soi et de la vie et donc de la science et de l’univers. D’autres sociétés, qui disparaissent rapidement sous le déluge de la culture moderne, étaient remarquablement libres de l’anxiété sous-jacente que nous connaissons aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard si leurs systèmes sociaux étaient fondés sur la coopération, et leur définition du moi n’était pas atomiste comme la nôtre mais plutôt relativiste, c'est-à-dire définie par sa relation à un ensemble plus grand tel la famille, le village, la nature.

L’objectif premier de ce livre est d’établir une conception différente de la vie et de soi fondée autant sur un raisonnement scientifique que psychologique, à partir desquels une société différente pourrait naturellement émerger. Lorsque notre ontologie fondamentale ainsi que notre définition de nous-mêmes changent, tout change avec elles. Comment cela va-t-il se produire? En quoi seront-elles changées? Pour répondre à ces questions, j’examinerai dans le prochain chapitre comment la montée de la séparation a débuté, la retraçant jusqu’à bien avant le commencement de ce que nous appelons la « technologie ». Connaissant l’état que nous avons quitté, peut-être pourrons-nous mieux imaginer l’état que nous pourrions atteindre. Comprenant la dynamique de la séparation en tant que processus historique, nous pourrions mieux comprendre comment accomplir ce processus et atteindre un nouvel âge du développement humain.

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1998-2008 Charles Eisenstein
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